Portfolio Je veux de la couleur

Soudain du bleu on passe au vert le plus sombre, vert gris de plomb, vert de gris, et l’on se sent attiré inextinguiblement  vers des abysses insondables… si ce n’était encore une fois ce minuscule point rouge surmonté d’une voile blanche qui nous raccroche fragilement au jour et à la vie.

Françoise Autin
L’heure bleue 1
Photo couleur toute bleu Klein, Marseille, plage des catalans, un petit bateau s'en va au loin.
Marseille, plage des catalans.
photo toute bleu, une légère vague dessine une ligne d'un bleu plus foncé.
photo toute bleu, une légère vague dessine une ligne d’un bleu plus foncé. prise à Marseille, plage des Catalans

Marseille, un matin de juin, 9h30.

Cette série fut un cadeau comme on en a peu, nous étions en vacances en famille, ce sont souvent des moments très prolifiques, nous logions dans ce grand immeuble années 30, derrière la plage des Catalans.

En sortant sur la terrasse, un spectacle merveilleux : tout était d’un bleu étonnant, il n’y avait plus de limite entre l’eau et le ciel. Sur les dix photos que je fis, six étaient bonnes dont quatre très bonnes.

Tissu
Amer rouge
Amer vert

Dinard, un matin d’hiver.

En regardant ces photos il me semble que je suis juste derrière un peintre impressionniste comme Monet ou Seurat.

Mon travail de photographie est toujours à la frontière avec la peinture. Les petites vagues sont comme de légers coup de pinceau, réguliers cherchant à rendre toutes les nuances d’un assemblage précis entre le ciel et la mer.

Ciel 1
Angèle
Lune noire

Nord Vaucluse, matin et soir d’hiver.

Cette partie de la série a été réalisée en allant et en revenant du travail, pendant des années j’ai regardé ces couleurs magnifiques sans trouver l’angle d’approche. Consacrer une série exclusivement à la couleur est très compliqué car il y a déjà eu quantités de photos faites sur le sujet et il est dur d’en trouver qui n’ont pas encore été faites.

Ce fut une démarche très intéressante car il m’a fallu lâcher prise : je devais abandonner le paysage comme support, il ne devait plus être qu’un jeu de couleurs.

Pourquoi choisir le thème de la couleur ?

Depuis la montée en puissance des nationalistes, la grisaille du pouvoir, les pensées semblent en crise et connaitre les pires tremblements, cette nouvelle série veut s’opposer aux noirceurs qui envahissent les idées !

Comme une nécessité de replacer au premier plan ces richesses que sont les couleurs vives et fugaces, mes tableaux représentent alors la nature dans ses expressions de couleur les plus tranchées. A-t-elle encore un moyen de nous étonner ? Elle se rappelle à nous certains instants grâce à son exceptionnelle créativité. Un éblouissement face à l’aspect grandiose de ces moments où les éléments s’embrasent, cette palette très large de couleur est là en opposition à l’ordre et à la raison économique.

Cette série s’est imposée comme une bouffée d’air salutaire, l’art, futilement indispensable, fait acte de résistance.

  • Photo couleur toute bleu Klein, Marseille, plage des catalans, un petit bateau s'en va au loin.
  • photo toute bleu, une légère vague dessine une ligne d'un bleu plus foncé.

« J’veux d’la couleur »

Cette série fut réalisée en trois temps et trois lieux biens distincts. Tout d’abord il y eut ce moment improbable à Marseille. Nous étions en vacances en famille, j’ai souvent fait des photos dans ces moments là, je suis en général heureux voire très heureux et ces moments légèrement hors-temps m’inspirent énormément.

Donc nous étions dans ce grand immeuble qui est derrière la plage des Catalans, j’ai toujours aimé ce bâtiment et nous y avions trouvé une location au septième étage avec un petit balcon sur la façade nord-ouest. Construit en 1931, cet immeuble Art déco était dédié à devenir Le Grand Hôtel des Catalans, finalement ce sera un immeuble d’habitation au style architectural balnéaire où Simone Weil vécut pendant quelques années.

Un matin, je sors boire un café et regarder la mer et je me retrouve devant ce paysage entièrement bleu. J’avais déjà entendu dire que certains jours à une certaine heure l’horizon disparaissait pour ne laisser place qu’à une et une seule couleur : un bleu incroyable, le soleil était derrière moi et il donnait la luminosité très étonnante du bleu Klein. J’ai fait une dizaine de photos, six étaient bonnes dont quatre magnifiques, heureusement que la vie n’est pas que dur labeur, il faut savoir accepter les cadeaux !

C’était la première fois que je mettais autant de couleur, depuis plusieurs année je faisait tendre mon travail vers les estampes japonaises. Je me suis donc mis à regarder autour de moi la palette à ma disposition, c’est la contrainte du photographe par rapport au peintre.
Comme je passe beaucoup de temps au volant quand je vais au travail, tôt le matin, j’avais devant les yeux ces couleurs changeantes du matin et parfois du soir, je me suis dis que je pouvais peut-être en faire quelque chose.

La couleur n’est pas chose facile : c’est un peu comme le sucre dans la pâtisserie, s’il y en a trop c’est écœurant, ça vous agresse. De plus, quand on commence une nouvelle série, il faut trouver un angle d’approche qui soit à la fois dans une continuité par rapport à nos travaux antérieurs et suffisamment différent pour ne pas avoir l’impression de faire du déjà-vu déjà-montré.

Timidement je sors l’appareil photo, il peut rester plusieurs jours sur le siège passager sans que je l’utilise mais c’est ma façon d’envisager comment faire rentrer ces émotions que me provoquent ces paysages, ces couleurs, ces noirs, dans une si petite boite. Enfin un jour, je gare la voiture sur le bas-coté et j’essaye, j’avance à tâtons : je prends un morceau, intéressant, je prends un autre morceau, bof, il manque ça ou ça. Je dois vous dire que j’ai travaillé au 190, avec un vieux 135 Zeiss, un cadrage très serré, je prélève la taille d’un pouce dans l’immensité qui est sous nos yeux, alors il me faut trouver la pépite d’émotion au milieu de tout ce tas de laideur, contourner ce pavillon, éviter ce câble électrique, attendre que la voiture là-bas soit passée …

Au bout d’un moment, mon œil s’habitue à ce cadrage et j’arrive enfin à trouver ce que je cherche. Et puis patatra, il y a quelque chose qui cloche : quand je regarde les photos des jours précédents, elles ne tiennent pas la route sur la durée, une fois que le décor dans lequel j’ai prélevé cet échantillon s’est effacé de ma mémoire, il manque quelque chose.
Je repose alors l’appareil sur le siège passager. Je regarde de nouveau, je change de route, vers des itinéraires que je connais moins bien, dans lesquels j’ai plus de surprise et là, un matin, le soleil se lève derrière le mont Ventoux, mon mont Fuji à moi, je prends l’appareil et je commence à photographier, je suis la silhouette des montagnes, c’est pas mal, ça avance, ça butte de nouveau, j’en ai mare : je me rend compte que je m’accroche au éléments du paysage comme le mauvais nageur s’accroche au bord de la piscine. Alors je lâche, je n’en ai plus besoin, je plonge, je nage, j’ai peur mais une joie intense m’envahit.

Au final ces photos ne seront pas choisies pour la série, trop maladroites, mais j’avais fait un grand pas dans mes recherches.

La suite de la série se déroulera ensuite assez facilement, ce sont des moments d’une immense plénitude : on voit ce qu’on veut prendre, on sait comment le prendre, on y va et c’est beau. Ça a peut-être fait avancer d’un micron l’histoire de l’art.

La dernière partie de cette série fut prise à Dinard, en Bretagne, j’aime énormément cette ville, et la mer qui l’entoure. J’ai fait déjà plusieurs séries là-bas et je trouve toujours de nouvelles photos.

Pour cette série, j’ai cueilli un moment très particulier : c’était en hiver, entre Noël et Jour de l’An, c’était la fin de matinée, le ciel était gris au fond et bleu au dessus de ma tête, un soleil bas éclairait les amers rouges et verts d’une façon étonnante, ils devenaient comme phosphorescent sur l’horizon gris. Ce contraste était parfait pour continuer cette série sur la couleur.

De plus l’eau était calme, les petites vagues étaient pareilles à une multitude de miroirs. Lorsque j’ai tiré ces photos avec Tristan, je fut frappé par leur proximité avec les tableaux impressionnistes : les vagues étaient comme de petits coups de pinceau, réguliers, décomposant la couleur et la lumière, rendre hommage aux prédécesseurs fait parfois partie de notre travail : merci Seurat, Monet et tant d’autres.

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